C'est quand
le puits est
sec que l'eau devient richesse…
On
estime que
la consommation
d’eau par habitant double tous les vingt ans, c’est à dire deux fois
environ la
croissance de la population mondiale.
L’élévation
du niveau de vie, en
particulier dans les pays industrialisés, en est en grande partie
responsable.
Doit-on s’en plaindre, quand elle s’accompagne de meilleures conditions
de vie
des populations ?
La situation cependant est très
contrastée : on sait que, de façon très schématique, le manque
d’eau d’une
population se définit lorsque la disponibilité en eau renouvelable pour
une
région est inférieure à 1000 m3
par personne et par an, tous types
d’usages confondus ; certaines régions du monde doivent se
débrouiller
avec moins de 500 m3
par personne par an (Algérie, Arabie saoudite, Bahreïn, Jordanie,
Maldives,
bande de Gaza, Singapour, Tunisie, pour ne citer que quelques unes),
alors que
d’autres bénéficient d’un volume avoisinant les 10000 m3
par
personne par an (Etats-Unis par exemple).
L’eau
à usage personnel ne
représente dans ce contexte que 10 % environ des prélèvements totaux.
Les
prélèvements dus aux industries sont d’un autre ordre
(20 à 25 % des réserves mondiales sont concernées ici). Le
développement rapide
de certaines d’entre elles s’accompagne d’un usage croissant et
intensif
d’eau : l’industrie informatique et la multiplication des
réseaux
d’échanges internet en est un exemple fort. Ces industries entrent même
en
compétition localement avec les besoins liés à l’agriculture, et
exacerbent les
tensions sur la ressource (voir la raréfaction des ressources en eau en
Chine
et ses conséquences). Sans compter les impacts négatifs de ces
industries sur
leur milieu environnant par leurs rejets bien souvent polluants
durablement.
Mais
c’est
bien l’agriculture qui exploite le plus
massivement les ressources mondiales en eau. Les prélèvements pour
l’irrigation
ont explosé. L’irrigation des terres utilise à présent près de 70 % des
ressources en eau douce prélevée dans les cours d’eau. Si les résultats
sont
indéniables (doublement, voire triplement parfois des récoltes en riz,
augmentation importante des récoltes en céréales…), ils sont largement
tempérés
par une pression accrue sur la ressource en eau ; dans de
nombreuses
régions, les volumes d’eau disponibles sont déjà à peine suffisants
pour
couvrir les besoins en nourriture et les autres besoins fondamentaux
des
populations !
Près
de 40 % de la population mondiale risque de souffrir
de stress hydrique à l’horizon de 2050, selon certaines projections
démographiques, assombries par les perspectives négatives du
réchauffement
climatiques !
La FAO
(Organisation des Nations Unies
pour l’Agriculture et l’Alimentation) encourage ainsi à rentabiliser au
mieux
l’eau prélevée, si l’on veut éviter des crises de l’eau dans les pays
en
développement. A défaut, un pays en développement sur cinq sera
confronté à des
pénuries d’eau en 2030…
En
Bretagne paradoxalement, la problématique est
différente. Malgré une part massive de prélèvements en eaux de surface,
ce
n’est pas la quantité d’eau qui fait défaut. C’est sa qualité. Et c’est
bien
cette pression sur l’eau de surface qui rend la ressource
particulièrement
vulnérable, aggravée par des pratiques agricoles intensifiées. Ce qui
signifie
qu’en Bretagne aussi finalement, malgré une générosité apparente, la
tension
sur la ressource s’exerce, et les réflexions se sont orientées vers un
usage
différent, ou différencié, des eaux.
Fuite en avant
technologique ?
Dans
ce
contexte, la tentation est grande de recourir à
d’autres voies de gestion d’eau, en particulier de faire appel à la
technologie
vue comme le nouvel eldorado.
Des projets pharaoniques de transferts d’eau se
concrétisent (voir par exemple l’adduction d’eau des nappes fossiles
sahariennes vers les zones côtières libyennes).
L’eau souterraine, l’eau profonde, attire aussi les
convoitises. En général d’une très grande qualité, car issue de
processus de
filtration quasi millénaires, elles constituent de nouvelles ressources
jusqu’à
là préservées. Mais elles s’épuisent vite. Certains ont été tentés de
réalimenter ces nappes phréatiques artificiellement, mais en les
altérant de
façon durable.
Le dessalement de l’eau de mer offre une perspective
d’accès illimité à la ressource en eau. Près de quatorze mille unités
de
dessalement fonctionne à travers le monde. Gourmandes en énergie, ces
unités
sont cependant réservées à des pays favorisés (Espagne, Israël, Emirats
Arabes
Unis, Etats-Unis…). Et se pose le problème du rejet des saumures
générées par
cette technique d’osmose inverse.
Autre voie technologique : la réutilisation
(« re-use ») d’eaux usées après traitement, à l’aide
de procédés
membranaires (ultra-filtration). La qualité des eaux retraitée permet
d’envisager des usages de nature industrielle, agricole ou de loisirs,
voire
même pourquoi pas des usages de consommation humaine, une fois passées
les
barrières psychologiques et réglementaires ! Un tel recyclage
presque sans
fin allège les prélèvements de la ressource.
La
tentation
est donc grande de se tourner vers ces
nouvelles voies, ces nouvelles ressources, en grande partie
technologiques.
Mais cette tentation présente des risques. Elle a déjà
l’inconvénient de ne pas remettre en cause les raisons qui ont conduit
à la
dégradation de la ressource.
Elle a d’autre part un défaut majeur : son coût. Les
populations qui peinent à survivre au quotidien avec un pouvoir d’achat
symbolique ne pourront jamais s’offrir une unité de dessalement d’eau
de mer.
Elle a enfin une troisième limite : ces nouvelles
technologies reposent sur l’existence de procédés brevetés, hautement
technologiques, développés par un petit nombre d’acteurs majeurs de la
filière.
N’y a-t-il pas le risque de déplacer encore un peu plus la maîtrise de
la
filière et les frontières de sa gestion vers un domaine de plus en plus
privatisé, et d’en déposséder des populations qui en paieront un jour
le prix
fort ?
N’y
aurait-il pas urgence avant tout à reconsidérer nos
pratiques vis-à-vis de notre ressource commune, l’eau ?
Alors, les Nouvelles
Ressources en Eau, fausse bonne
idée ou vraie fuite en avant ?
Sources
bibliographiques :
Anctil, F., 2008, L’eau et ses enjeux. Edition de
Boeck, Bruxelles, 228 p.
Maurel, A., 2006, Dessalement de l’eau de mer et
des eaux saumâtres, Tec
& doc Lavoisier, Paris, 286 p.
Laimé, M., 2008, Les batailles de l’eau, Terre Bleue,
Paris, 350 p.